L'importance de sauvegarder l'abeille noire

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Depuis plus de 40 ans, plusieurs lanceurs d’alerte (scientifiques, environnementalistes, naturalistes, apiculteurs professionnels et amateurs,…) nous sensibilisent à la mortalité croissante des abeilles, à la disparition des insectes et, à plus grande échelle, à l’ensemble de la biodiversité. Malheureusement, peu de programmes ambitieux sont mis en place au niveau politique pour changer la tendance. A notre petite échelle de citoyen, il n’est pas évident de miser sur une issue optimiste et durable. On se sent impuissant… Pourtant, aujourd’hui, plus que jamais, il est primordial de garder une posture volontaire et continuer à mettre en œuvre des actions concrètes. Pour ma part, depuis 15 ans, ce sont plein de petits gestes du quotidien dont le dénominateur commun est le respect de l’environnement qui m’animent.

 

Et depuis peu, mon nouveau cheval de bataille est de valoriser mon expertise apicole pour sensibiliser, mobiliser et former les apiculteurs à des pratiques alternatives afin de préserver une apiculture plus naturelle en collaborant avec l’abeille noire locale. Je m’associe donc à 100% aux valeurs du conservatoire de l’abeille noire savoyarde (le CETA de Savoie) : protection, régénération et transmission par le biais de la sauvegarde de la génétique de notre espèce d’abeille endémique en voie d’extinction (l’unique espèce d’abeille à miel naturellement présente dans nos montagnes et partout en France depuis plus d’1 million d’années).

Mais évidemment, comme le disent très bien Vincent Albouy, Denis Richard et Pierre-Olivier Maquart dans L’adieu aux insectes, « les actions individuelles de protection des insectes ont une efficacité pédagogique réelle et indispensable mais n’inversent en aucun cas la tendance actuelle à l’effondrement de leurs populations. Il est ainsi absurde de prétendre sauvegarder la biodiversité des insectes pollinisateurs en multipliant les ruches. » Surtout si les pratiques et les méthodes vont à l’encontre du bien-être des abeilles… Pourtant, très souvent des gens me disent qu’ils veulent installer des ruches chez eux pour sauver les abeilles… Encore cette foi incompréhensible  en un consumérisme et productivisme sans limite. Pourtant augmenter sans plus de réflexion le nombre d’abeilles domestiques (surtout importées ou génétiquement modifiées) a un fort impact sur la disparition des abeilles sauvages et des insectes pollinisateurs ! Alors… au lieu d’augmenter les cheptels de ruches un peu partout sur le territoire et créer encore plus d’hybridations et de concurrences néfastes pour l’ensemble des insectes, réfléchissons plutôt à une manière durable de préserver l’existant, notre abeille noire locale !

L'abeille noire, kézaco?

Avec une robe sombre, un caractère sobre, robuste et une capacité de résistance, l'abeille noire, Apis mellifera mellifera, est notre abeille endémique, capable de vivre dans les ruches des apiculteurs.trices comme à l’état sauvage. Elle est la seule abeille locale "à miel", parmi les près de mille espèces d’abeilles sauvages que compte la France. Elle est aujourd’hui menacée d’extinction, à force d’hybridations avec d’autres sous-espèces mellifères importées par les apiculteurs.trices.

Pour comprendre comment elle est arrivée chez nous, il faut revenir sur la longue histoire évolutive d’Apis mellifera, présente en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient depuis plusieurs millions d’années. Au fil des glaciations et des périodes interglaciaires, ses populations, tantôt reculant vers le Sud, tantôt recolonisant leurs territoires, se sont différenciées en vingt-six sous-espèces : Apis mellifera ligustica, l’italienne ; Apis mellifera cecropia, la grecque ; Apis mellifera caucasica, la caucasienne… ou encore, en Europe du Nord et de l’Ouest, Apis mellifera mellifera, l’abeille noire. Chacune de ces lignées a co-évolué avec son milieu et, sous les effets de plusieurs millénaires de sélection naturelle, s’est finement adaptée aux climats, aux floraisons, aux prédateurs et pathogènes locaux.

Ici en Savoie, l'abeille noire est une butineuse infatigable, une pollinisatrice remarquable; une gestionnaire hors-pair, régulant sa population en fonction de ses réserves en nectar; et dotée d'une exceptionnelle capacité d'adaptation au climat montagnard.

Pourquoi est-ce si important de préserver l’abeille noire ?

Les écosystèmes s’amenuisent peu à peu et sans eux, le vivant est mort, l’homme aussi donc... Les abeilles sont indispensables à la survie de ces écosystèmes. Bien plus que les précieux produits qu’elles nous offrent, pour leurs qualités diététiques et thérapeutiques comme la gelée royale, la propolis, le pollen et l’exceptionnel miel (de montagne, ici en Savoie, récolté sur les fleurs sauvages exemptes de traitements phytosanitaires), elles jouent un rôle fondamental dans la pollinisation.

En effet, la survie ou l’évolution de plus de 80% des espèces végétales dans le monde et la production de 84% des espèces cultivées en Europe dépendent des abeilles. Ce qui représente plus d’un tiers des ressources alimentaires mondiales ! Insecte pollinisateur majeur, l’abeille est ainsi essentielle à la biodiversité florale et faunistique et à l’agriculture. Elle s’avère également un indicateur biologique exceptionnel, une véritable sentinelle de la qualité de notre environnement.

Mais depuis plusieurs décennies, l’existence de l’abeille domestique voit son existence menacée au même titre que les abeilles sauvages et d’autres insectes pollinisateurs. Les colonies d’abeilles se sont affaiblies petit à petit.

Pourquoi ? L’abeille ne bénéficie d’aucune protection particulière qui permettrait enfin de la préserver de son plus grand prédateur : l’homme, qui s’est retrouvé d’une façon inconsciente, responsable de la dégradation de la biodiversité en oubliant les bonnes pratiques. Citons entre autres, l’utilisation massive et irréfléchie des pesticides/insecticides, la mauvaise gestion des espaces naturels (monoculture, extension de zones artificialisées, fauchage précoce et systématique, abattage d’arbres inconsidérés, épandage d’engrais azotés, etc…), ainsi qu’un marché mondial qui facilite et banalise l’introduction d’espèces invasives (ex : le varroa destructor ou le frelon asiatique), l’apport artificiel de nourriture, etc… 

Mais n'oublions pas aussi que depuis 1950, les apiculteurs.trices français.es délaissent peu à peu l’abeille noire au profit d’autres sous-espèces, jugées plus productives et plus dociles. Car, plus que jamais, ils.elles doivent renouveler leurs cheptels pour compenser ces lourdes pertes. Non seulement l’abeille noire a moins bonne réputation, mais en plus l’offre de reines et d’essaims indigènes ne suffit plus à répondre à la demande. Les apiculteurs importent donc massivement des abeilles provenant surtout d’Europe du Sud : des italiennes, des caucasiennes, des italo-caucasiennes, ou encore la « Buckfast », une abeille hybride façonnée par un moine anglais, le frère Adam.

En ces temps de forte mortalité, l'abeille noire (Apis Mellifera Mellifera) paye ainsi un prix encore plus fort et disparait inlassablement de nos beaux paysages français. Car les hybridations incontrôlées qui s'intensifient impactent les races locales d’abeilles en déstructurant peu à peu leurs caractéristiques génétiques, façonnées depuis des millénaires et leur permettant une adaptation optimale à leurs milieux. Le système immunitaire des abeilles s’affaiblit donc.

Pourtant « l’abeille noire présente une rusticité qui la rend moins vulnérable aux pathologies en recrudescence, induites pour bons nombres par la multiplication de ces colonies d’abeilles de provenance indéterminée dont l’adaptation à notre biotope reste souvent aléatoire » nous rappelle Thierry Bordage, apiculteur en biodynamie.

Cette érosion génétique a comme conséquence l’effondrement du travail irremplaçable que la nature avait réalisé de manière ancestrale.

 

Et n’oublions pas que sans l’abeille noire, la "Buckfast" ne pourrait exister. Alors si l’abeille noire disparaît... qu’adviendrait-il donc de la race préférée des apiculteurs-trices professionnels-elles ?

 

Avec le CETA de Savoie, je m’implique donc pour tenter de préserver notre abeille noire locale!

Ceci en :

 

-    sensibilisant, formant et associant les apiculteurs à sa conservation en transmettant le savoir en matière de sélection de l’espèce et d’élevage ;  et à une apiculture plus respectueuse des abeilles et au plus près de la nature.

-    aidant à sa reproduction en élevant et diffusant dans les ruchers de Savoie un maximum de reines noires ( ce sont 500 à 700 reines noires fécondées que je produis chaque été). L’objectif est ainsi de sauvegarder le patrimoine génétique local. Le CETA possède une station de fécondation proche des Menuires. L’intérêt des zones de fécondations des reines est qu’elles sont vierges de toute pollution génétique dans l’optique de développer la diversité génétique de la population d’abeilles locales, dans les conditions les plus proches des conditions naturelles de vie de cette espèce.

-    sensibilisant le grand public, les gestionnaires d’espaces naturels (élus, agriculteurs,…) ainsi que les jeunes générations au rôle de l’abeille noire et à l’environnement par le biais de d’actions pédagogiques telles que les visites éducatives de Mellifera, la maison de l’abeille noire et de la Nature située aux Menuires, dans la vallée des Belleville.

Alors, soyons honnêtes… Agir efficacement est difficile. Je reste humble et je reconnais qu’à l’échelle de l’effondrement des populations d’insectes, mes actions sont bien minimes. Mais au moins j’essaye…

... Je fais ma part, comme le colibri!

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